Pourquoi tout le monde souffre… et pourquoi ce n’est pas qu’une question “de l’offre et de la demande”.
1. La surproduction de livres : un écosystème saturé, un cercle vicieux
La situation actuelle ne vient pas de nulle part.
Avec l’industrialisation de l’imprimerie, les presses offset ont permis d’imprimer par milliers d’exemplaires. Pour baisser le coût unitaire, les maisons d’édition se sont organisées pour produire beaucoup, très vite, très fort.
Plus un tirage est gros, plus le coût par livre diminue.
Mais quand les ventes ne suivent pas, les invendus finissent au pilon : destruction, recyclage, consommation d’énergie supplémentaire. Techniquement, c’est “recyclé”. Concrètement, c’est un gaspillage massif de ressources.
En parallèle, les conditions matérielles pour écrire un roman se sont radicalement simplifiées :
- presque tout le monde, en Occident, a accès à un ordinateur ou un smartphone ;
- les logiciels d’écriture, de mise en page, d’export, sont accessibles ou gratuits.
Résultat : beaucoup plus de gens se mettent à écrire.
Et c’est une bonne nouvelle… jusqu’au moment où tout le système se met à dérailler.
Beaucoup de personnes pensent que, parce qu’elles savent lire et écrire, écrire un livre sera “dans leurs cordes”. Sans formation ou connaissance préalable, parce que c’est de l’art…
Le biais de Dunning-Kruger fait le reste : ceux qui maîtrisent le moins les compétences techniques sont souvent les plus confiants… tandis que ceux qui maîtrisent le mieux restent prudents, humbles, silencieux.
Conséquence directe :
- explosion du nombre d’auteurs,
- explosion du nombre de manuscrits,
- explosion du nombre de livres publiés.
On parle de plus de 100 000 nouveaux titres par an en France (selon la SNE), dont environ un tiers sont des rééditions.
Pour un libraire, cela veut dire des centaines de nouveaux livres par semaine à gérer, trier, recevoir, ranger.
Un livre inédit a en moyenne 40 jours de vie sur une étagère avant d’être renvoyé, mis au pilon, oublié.
Des mois ou des années de travail,
six à douze mois de délai éditorial,
pour un mois et demi de visibilité physique.
Comment, dans ces conditions, un libraire pourrait-il :
- tout lire,
- tout comprendre,
- tout conseiller ?
La réponse est simple : il ne peut pas.
2. Des manuscrits par milliers, des réponses rares, froides, tardives
Cette surproduction arrive en amont, dans la boîte mail des éditeurs.
Les maisons d’édition reçoivent chaque jour :
- des dizaines de manuscrits pour les petites structures,
- des centaines pour les grandes.
Elles n’ont pas les équipes pour tout lire en profondeur. Elles doivent :
- trier très vite,
- filtrer dès la lettre de soumission,
- abandonner certains textes à la première page.
Parfois, un assistant lit 5 %, 10 % du texte.
L’éditeur n’intervient qu’en fin de chaîne, sur les survivants.
Les délais explosent :
- 6, 8, 12 mois d’attente pour un “non”,
- souvent sans explication, sans conseil,
- parfois aucune réponse,
- de plus en plus de traitement par IA.
Compréhensible et pragmatique côté éditeur.
Terriblement destructeur côté auteur.
Face à cette opacité, les auteurs envoient leur manuscrit à toutes les maisons d’édition, souvent sans vérifier la ligne éditoriale.
Ce qui surcharge encore plus les maisons d’édition, qui durcissent encore leurs filtres, et réduisent encore la qualité des réponses.
Cercle vicieux, encore.
3. Quand la rentabilité prend le dessus : CEP, tri par le haut et exclusion silencieuse
Un manuscrit n’est pas seulement évalué sur sa qualité littéraire.
Il est aussi passé au crible d’un compte d’exploitation prévisionnel (CEP), qui estime :
- le coût du travail éditorial,
- le prix de fabrication,
- le tirage,
- la probabilité de vente,
- la marge.
Dans ce cadre :
- un texte excellent mais qui demande beaucoup de corrections coûte cher en temps et en argent ;
- un texte “juste bien” mais propre, techniquement maîtrisé, coûte beaucoup moins.
Avec des listes d’attente pleines, des plannings saturés, des marges sous pression, beaucoup de maisons d’édition choisissent :
- les manuscrits qui demandent le moins de travail,
- les niches déjà “validées” par le marché,
- les sujets considérés comme “sûrs”.
Ce choix peut être compréhensible du point de vue strictement économique.
Mais il a un effet direct :
- les auteurs qui maîtrisent moins bien leur technique sont évincés,
- ceux qui auraient besoin d’accompagnement n’en reçoivent pas,
- les projets plus atypiques ou plus fragiles sont écartés.
Et l’auteur, lui, ne voit qu’une chose : un “non” sec, après 8 mois, sans explication.
4. Auto-édition, compte d’auteur : quand l’auteur devient son propre client
Face à ces verrouillages, deux grands mouvements se sont développés.
4.1. L’auto-édition : liberté totale, charge totale
Des auteurs décident de publier eux-mêmes :
- impression à la demande,
- impression locale en petites séries,
- distribution par plateformes, salons, réseaux.
Ils deviennent à la fois :
- auteur,
- éditeur,
- service marketing,
- service com’,
- logisticien.
Ils gardent une plus grande part du prix de vente, c’est vrai.
Mais ils assument aussi :
- tous les coûts,
- tous les risques,
- toute la charge mentale.
Sans formation, sans accompagnement, la qualité moyenne en souffre :
- peu ou pas de travail éditorial sérieux,
- peu de bêta-lectures structurées,
- peu de recul sur la technique.
Le nombre de livres augmente encore.
La qualité moyenne, elle, ne suit pas toujours.
4.2. Les ME à compte d’auteur et hybrides : l’auteur comme produit
Parallèlement, se sont développées des structures qui se présentent comme des “maisons d’édition”, mais qui :
- ne prennent aucun risque financier sur les livres,
- demandent à l’auteur de payer plusieurs milliers d’euros,
- se rémunèrent sur la prestation, puis parfois encore sur les ventes.
Juridiquement, ce ne sont pas des maisons d’édition au sens du code de la propriété intellectuelle.
Ce sont des entreprises de prestation de services, relevant du code civil.
Leur client n’est pas le lecteur.
Leur client, c’est l’auteur.
Elles prospèrent sur :
- le désespoir de ceux qui veulent être “publiés à tout prix”,
- le manque d’information sur le métier,
- la confusion entre “être édité” et “payer pour voir son nom sur une couverture”.
Face à la mauvaise réputation croissante de ce modèle, certaines structures se repositionnent en “hybrides”, en jouant au maximum avec les limites légales et les mots.
Pour beaucoup d’auteurs débutants, tout cela est extrêmement difficile à décrypter.
Le risque de se faire plumer “comme un touriste” est bien réel.
5. Lecteurs perdus, libraires sous l’eau, influenceurs sous pression
Dans ce paysage, tout le monde est sous tension.
Les libraires :
- reçoivent plusieurs cartons de nouveautés par semaine,
- ont une quarantaine de jours pour vendre un titre avant son retrait,
- n’ont matériellement plus le temps de lire tout ce qui arrive,
- doivent gérer loyers, salaires, flux… et survie.
Les bibliothécaires :
- font face à la même avalanche,
- doivent composer avec des budgets limités,
- n’ont pas davantage de temps humain pour tout explorer.
Les lecteurs :
- sont noyés sous l’offre,
- voient souvent “toujours les mêmes histoires” mises en avant,
- finissent par se lasser ou se replier sur quelques valeurs sûres.
Dans ce vide de conseil, un autre acteur émerge :
les influenceurs du livre (booktubeurs, bookstagrammeurs, booktokers…).
Ils deviennent :
- prescripteurs,
- relais de communication,
- vitrines.
Les maisons d’édition les sollicitent :
- pour chroniquer leurs livres,
- pour amplifier leurs campagnes,
- parfois en frôlant le travail dissimulé ou la sous-rémunération.
Eux aussi travaillent sous pression, entre passion, fatigue et risque de récupération commerciale.
Pendant ce temps, certains éditeurs diminuent :
- le temps consacré au travail éditorial,
- la qualité du papier et de l’impression,
pour contenir les coûts dans un contexte d’inflation.
Le prix du livre augmente,
la qualité matérielle baisse,
et la confiance générale s’érode.
6. Concentration, idéologie et mépris discret des vivants
Une grande partie du marché du livre (en volume et en revenus) est concentrée entre les mains de quelques grands groupes (de milliardaires).
Ils contrôlent :
- la publication,
- la distribution,
- et même les manuels scolaires et les livres liés aux examens.
Ce pouvoir économique s’accompagne d’un pouvoir idéologique :
- choix des thèmes mis en avant,
- place donnée à certains discours politiques,
- visibilité offerte à certains auteurs plutôt qu’à d’autres.
Il ne s’agit pas de complot, mais de logique de système :
- quand l’actionnaire majoritaire est milliardaire,
- quand ses intérêts politiques sont marqués,
il est naïf de penser que la ligne éditoriale n’est jamais influencée.
On voit aussi une multiplication :
- des rééditions d’auteurs morts,
- des grands classiques remis sur le marché encore et encore.
Ces textes ont évidemment leur valeur.
Mais l’investissement massif dans des œuvres du domaine public — donc quasi gratuites à exploiter — contraste avec le désintérêt grandissant pour les auteurs vivants, qui, eux, doivent :
- porter seuls la charge de leur promotion,
- accepter des contrats précaires,
- survivre avec 8 à 10 % du prix public hors taxes,
- ont vu leurs cotisations sociales et leurs retraites volées par l’AGESSA.
Dans certaines affaires, des maisons d’édition ont été accusées de plagiat ou de pratiques profondément irrespectueuses envers des auteurs peu connus.
Tout cela nourrit chez les créateurs un mélange de méfiance, de colère, et de désillusion.
7. Un système malade, pas des individus “méchants”
Ce constat n’est pas un règlement de comptes contre “les éditeurs”, “les libraires” ou “les auteurs”.
Nous voyons un système global, le capitalisme néolibéral à l’extrême :
- industrialisé,
- saturé,
- fragilisé,
- où chacun tente de survivre dans son coin.
Les auteurs :
- produisent plus pour espérer compenser la faible rentabilité de chaque livre,
- se ruent sur les réseaux sociaux pour exister,
- confondent parfois visibilité et reconnaissance,
- se retrouvent coincés entre orgueil, fatigue et manque de formation.
Les maisons d’édition :
- réduisent les coûts,
- limitent les risques,
- s’appuient sur des structures industrielles lourdes,
- et perdent en capacité à accompagner, à corriger, à prendre le temps.
Les libraires :
- jonglent avec des centaines de nouveautés,
- n’ont plus le temps de lire et de conseiller,
- subissent les flux imposés par les distributeurs.
Les lecteurs :
- consomment des œuvres “formatées” parce que ce sont celles qui arrivent jusqu’à eux,
- voient la qualité globale varier,
- finissent par se dire “Ce que je lis n’est pas meilleur que ce que je pourrais écrire.”
Et certains ont raison :
ils pourraient écrire au moins aussi bien, si on leur donnait :
- des outils,
- une formation,
- un cadre éthique.
8. Pourquoi tout cela nous concerne, et où nous voulons agir
Pour nous, le système éditorial actuel :
- n’est pas viable,
- n’est pas juste,
- n’est pas à la hauteur du potentiel humain de création.
Nous pensons qu’il faut :
- regarder ces réalités en face, sans filtre,
- comprendre les mécanismes systémiques,
- dénoncer les lobbies qui luttent contre nos droits pour protéger leurs rentes,
- pointer du doigts les politiciens qui acceptent de précariser la population littéraire,
- arrêter de tout expliquer par “le marché fera le tri”.
Car laissé à lui-même, le “marché” :
- favorise ce qui est le plus spectaculaire à court terme,
- tolère des œuvres profondément toxiques si elles sont rentables,
- abandonne des voix précieuses parce qu’elles sont plus lentes, plus nuancées, plus risquées.
Nous croyons qu’il est possible — et nécessaire — de :
- repenser les modèles éditoriaux,
- soutenir des maisons d’édition réellement indépendantes,
- construire des collectifs d’auteurs et d’autrices,
- former sérieusement à la fois à l’écriture, au monde du livre, et aux enjeux éthiques,
- créer de nouvelles chaînes de valeur plus justes pour tous les métiers.
Nous ne sommes pas au Parlement.
Nous n’écrivons pas les lois.
Mais nous pouvons :
- expliquer,
- former,
- accompagner,
- expérimenter d’autres manières d’écrire, d’éditer, de publier, de diffuser.
Et vous, en tant qu’auteur, autrice, lecteur ou lectrice :
- Où vous situez-vous dans ce système ?
- De quoi avez-vous besoin pour ne plus le subir, mais commencer à le transformer ?
- Quel rôle voulez-vous jouer dans le paysage littéraire à venir ?
C’est à ces questions que nous essaierons de répondre, pas à pas, à travers nos articles, nos ateliers et nos projets.