Maslow : dépasser la pyramide pour retrouver l’humain
Aux origines de la pyramide : ce qu’on a retenu… et ce qu’on a déformé
Quand on parle de Maslow, beaucoup imaginent immédiatement une grande pyramide colorée et découpée en étages.
La base : manger, dormir, respirer.
Au-dessus : sécurité, amour, estime.
Et tout en haut, comme un bonus de fin de partie : « s’accomplir ».
Pourtant, ce schéma n’a jamais été dessiné par Abraham Maslow.
Dans les années 1940, Maslow publie un article fondateur, A Theory of Human Motivation, où il décrit les motivations humaines comme un ensemble de besoins fondamentaux.
Il évoque cinq grandes catégories :
- Besoins physiologiques (survie)
- Sécurité (stabilité, protection)
- Appartenance (amour, inclusion, amitié)
- Estime (confiance, reconnaissance, respect)
- Auto-actualisation (développement du potentiel, accomplissement)
Dans les années suivantes, il évoque aussi des besoins cognitifs (comprendre, apprendre) et esthétiques (harmonie, beauté) — deux niveaux presque toujours oubliés dans la version vulgarisée.
Cependant il ne représente jamais ces besoins sous forme pyramidale, ni comme une progression mécanique.
Pour lui, les besoins se chevauchent, interagissent et coexistent.
Ils ne s’attendent pas les uns les autres pour exister.
D’où vient la pyramide ?
La fameuse pyramide apparaît dans les années 1960, dans un article de management — pas dans un ouvrage de psychologie.
Pourquoi ?
Parce qu’une pyramide :
- se mémorise vite,
- donne une impression d’ordre logique,
- cadre avec le monde de l’entreprise, qui aime les modèles simples,
- se prête parfaitement à l’enseignement, aux présentations PowerPoint, aux formations RH.
Le symbole de la « Pyramide de Maslow » devient tellement populaire qu’on finit par croire qu’il est authentique.
Mais ce que la pyramide gagne en clarté, elle le perd en vérité.
Elle suggère :
- un ordre strict,
- une progression linéaire (« satisfait la base, puis grimpe »),
- une vision implicite de la réussite personnelle comme « atteindre le sommet ».
Or, aucun de ces éléments ne reflète réellement la pensée de Maslow.
La pyramide, un modèle trop rigide
La pyramide pose deux problèmes majeurs :
- Elle rigidifie ce qui est fluide.
Dans la vraie vie, on peut chercher du sens sans être parfaitement en sécurité.
On peut créer alors qu’on manque d’argent, ou même parce qu’on en manque, justement.
On peut aimer alors qu’on traverse une période difficile. - Elle entretient une vision productiviste.
La pyramide a été largement utilisée comme outil de motivation dans les entreprises :
« Si tu veux que ton équipe atteigne le haut, assure la base. »
Résultat : le modèle devient un outil d’optimisation, non de compréhension humaine.
Or, Maslow n’a jamais pensé son travail comme une méthode de performance.
C’était une vision humaniste : comprendre comment un être humain peut s’épanouir.
Pour retrouver cette vision, il faut revenir à ce qu’il a réellement théorisé.
Au cœur de la théorie : besoins, motivations et valeurs selon Maslow
Pour comprendre Maslow, il faut saisir une distinction centrale — celle qui a été perdue dans la vulgarisation managériale :
Les besoins humains se divisent en deux grandes familles :
les besoins de déficit et les besoins d’être.
C’est là que réside tout le sens profond de sa théorie.
Les besoins de déficit (D-needs)
(deficiency needs → besoins issus d’un manque)
Un D-need apparaît quand quelque chose d’essentiel manque.
On agit alors pour corriger un déficit.
Ce sont les besoins :
- physiologiques (faim, sommeil…)
- de sécurité (protection, stabilité)
- d’appartenance (amour, inclusion)
- d’estime (respect, reconnaissance)
Ils se caractérisent par :
- une tension qui pousse à combler un vide,
- un apaisement une fois satisfaits,
- un retour si le besoin redevient insuffisant.
Ils sont normaux, sains, universels.
Mais ils nous poussent souvent à agir pour éviter une douleur.
C’est le mode :
« je fais pour réparer ».
Les besoins d’être (B-needs)
(being needs → besoins d’accomplissement, de croissance)
Un B-need n’apparaît pas parce qu’un manque existe, mais parce qu’un élan intérieur pousse à grandir.
Ils incluent :
- la créativité,
- la recherche de vérité,
- le besoin de beauté,
- la compréhension,
- l’unité,
- la simplicité,
- la justice,
- l’harmonie,
- le dépassement de soi.
Ces besoins sont infinis : plus on les nourrit, plus ils s’étendent.
Ils ne cherchent pas à combler un manque — ils cherchent à exprimer l’être.
C’est le mode :
« je fais pour me réaliser ».
D-needs vs B-needs : deux moteurs, deux logiques, deux psychologies
| D-needs | B-needs |
|---|---|
| Motivés par un manque | Motivés par un élan |
| Cherchent un apaisement | Cherchent une expansion |
| Ont un plafond | Sont illimités |
| Créent de la tension | Créent de la joie |
| Soutiennent la survie | Nourrissent le sens |
Les deux sont nécessaires.
Mais ils n’indiquent pas la même direction existentielle.
Une personne centrée sur les valeurs-D va chercher des repères, par exemple dans :
- la sécurité
- la conformité
- le statut
- la possession
- la validation
- le contrôle.
Une personne centrée sur les valeurs-B cherche la vérité, la beauté, la simplicité, la contribution (+unité, justice, harmonie, sens, créativité, dépassement, etc).
Ni l’un ni l’autre n’est supérieur : tout dépend du moment de la vie, du contexte, de l’histoire.
Rien dans la pyramide managériale ne permet de comprendre cette nuance fondamentale.
Elle est pourtant le cœur de la pensée de Maslow.
Conclusion : retrouver le vrai Maslow pour retrouver l’humain
La pyramide est facile à mémoriser, mais elle réduit l’humain à une suite d’étapes à cocher.
La théorie originelle de Maslow, au contraire, invite à considérer :
- la complexité,
- la simultanéité des besoins,
- l’élan de croissance,
- le rôle des valeurs d’être,
- et la possibilité d’un accomplissement personnel qui ne dépend pas d’un confort parfait, mais d’une aspiration profonde.
Ce modèle n’est pas une méthode de motivation. C’est un modèle pour comprendre l’humain, dans toute son amplitude. Elle est certainement imparfaite, mais la question est surtout de savoir si cette nouvelle nuance apporte quelque chose à l’ancienne compréhension. Pour nous, oui clairement.
On ne peut pas contrôler ce qui ce passe autour de nous :
- certains peuvent passer leur vie à étendre la portée de leur contrôle,
- d’autres vont essayer de lâcher prise pour trouver leur équilibre malgré l’incertitude.
La société nous pousse clairement à se replier sur les valeurs-D pour créer de l’anxiété, et il appartient à chacun de s’extraire comme il peut pour simplement être, et en prendre conscience.
Sources & ressources
- Texte original de Maslow : A Theory of Human Motivation (1943) où il expose les besoins. Classics in the History of Psychology
- Travaux contemporains critiquant la rigidité de la hiérarchie et soulignant la fluidité des motivations. Verywell Mind
- Études de contexte culturel et critique du biais ethnocentrique du modèle. Wikipédia (EN)
- Histoire de la pyramide iconique : origine chez McDermid, diffusion via le management, impact sur la perception populaire. ResearchGate
- Approches alternatives modernes (théorie ERG, besoins pluriels, motivation de croissance). Wikipédia